To deep and deeper blue, nouvelle œuvre de Laurent Cuniot, sera créée le 10 mars 2010 au CRR de Paris - Entretien avec le compositeur

Vous êtes compositeur mais aussi chef d'orchestre. Cette double activité  a-t-elle une influence sur votre écriture ?

Oui et non. Oui car l'immersion dans le son, la connaissance intime du geste instrumental et de la psychologie des interprètes, l'expérience des alliages instrumentaux propres à la direction d'orchestre nourrissent mon imaginaire et ma technique d'écriture.
Non car mon admiration, et beaucoup plus rarement ma détestation, des oeuvres que je dirige ne s'immiscent pas dans mon univers personnel de compositeur. Elles me permettent de le situer, parfois de le faire évoluer - on ne peut rester insensible à son environnement - mais n'en altèrent pas, tout au moins je l'espère, son identité.

Vous avez été l'un des précurseurs dans le domaine de l'exécution de la musique électronique live. Qu'avez vous trouvé en tant que compositeur dans cette pratique ?

J'oublie toujours que je fus un virtuose du joystick (quel beau nom) sur le mythique synthétiseur AKS à la fin des années 70! Cette pratique m'a beaucoup influencé sur une pensée du phrasé rythmique fondé, non pas sur une division métrique plus ou moins complexe du temps, mais sur l'énergie du son en mouvement, sur les principes de tension-détente qui en découlent. L'engendrement des figures dans le premier mouvement de To deep and deeper blue relève complètement de cette approche tout en fluidité du rythme.

Le geste, qu'il soit instrumental ou musical est d'une grande importance pour vous. Comment, conciliez-vous " geste" et travail sur la structure ?

Le geste musical est pour moi de l'ordre du phrasé. C'est ce qui permet de rendre cohérent, en une entité explicite pour l'auditeur, l'évolution des différents paramètres du son. Je décris de manière compliquée la chose la plus simple et la plus naturelle du monde! Mais, après l'éclatement de ces mêmes paramètres par les maîtres de l'avant-garde des années 50, il a fallu beaucoup travailler pour recréer  un univers mélodique fondé sur de nouvelles valeurs comme les micro-intervalles, les mixtures de timbre, une pensée rythmique plus organique.
Partant d'une écriture où la conduite du phrasé, dans laquel s'incarne mes idées musicales, est prédominante , j'envisage la structure, ou la forme, comme une dramaturgie sonore qui développe ces idées avec toutes les ressources de l'écoute musicale (mémoire, perception des lignes, des timbres, des plans, etc.) pour faire surgir une émotion.

Vous affirmez aimer la virtuosité et pourtant votre musique n'apparaît jamais superficielle. Comment cette virtuosité trouve sa place au sein de vos œuvres ?

Certains compositeurs de générations récentes se sont réappropriés avec talent une forme de virtuosité spectaculaire qui permet, comme c'était le cas autrefois, d'avoir sur le public un impact très direct. J'essaye de mettre cette virtuosité, dont font preuve de manière impressionnante les musiciens qui jouent dans "nos" ensembles, au service du propos poétique de mon oeuvre sans en faire à aucun moment une finalité. Une de mes oeuvres de chevet est la sonate de Liszt qui porte en elle toutes les sublimes contradictions de l'écriture virtuose.

Dans To deep and deeper blue que Court-circuit créera cette saison, vous faites allusion à Webern. Comment intégrez-vous cette référence ?

La dernière phrase descendante de la quatrième pièce de l'op.7 de Webern, jouée par le violon, ouvre le second mouvement de To deep and deeper blue. Elle apparaît comme la résonance intérieure des sept minutes qui la précèdent en une tension sans cesse grandissante. Elle est une sorte de passage vers un univers qui plonge dans une gravité qui oscille entre le dépouillement et une expression plus lyrique. Elle le refermera, transposée et superposée à des vitesses différentes, en conduisant vers le silence.

Votre travail sur le rythme semble se complexifier avec le temps. pouvez-vous nous en dire deux mots ?

J'ai l'impression plutôt qu'il se diversifie. Mon écriture rythmique était à l'origine essentiellement fondée sur les principes que j'évoquais précédemment et qui vont plutôt dans le sens d'une écriture polyphonique. En réintroduisant parfois les vertus d'une écriture plus pulsée dans l'irrégularité et le balancement (à l'image de nombreux compositeurs actuels!), ce qui est le cas du troisième mouvement de To deep and deeper blue, je rends plus simple et plus lisible la dimension verticale de mon écriture. Mais ce n'est qu'une facette supplémentaire qui appuie, là encore un propos expressif.

2007-2010 - Gilles Pouessel