Geoffroy Drouin, compositeur à l"honneur depuis 2008-09, nous parle de son travail et de sa pièce pour trompette et électronique, Crispy Grain, qui prendra place dans le premier concert de notre saison.

Vous êtes  un compositeur attaché à l'aspect réflexif de l'écriture mais votre musique dégage une énergie directe. Comment organisez vous la relation entre opérations et intuition ?

Effectivement, il me paraît important de ne pas se complaire dans la seule posture du musicien artisan, revendiquant comme seul bagage sa technicité, le “métier” comme l’on dit dans le jargon des compositeurs. Est-ce qu’écrire de la musique se réduit au seul fait de se gargariser du plaisir de l’écoute ? Je ne le crois pas, composer, c’est aussi, dans un contexte donné, poser et affirmer un geste dont je porte la responsabilité. Aucun système commun ne fait l’unanimité chez les compositeurs d’aujourd’hui. Il faut s’inventer sa propre écriture, ses propres catégories musicales, sa propre logique. Développer une réflexion sur ce qu’est l’écriture musicale aujourd’hui, sur ce qu’elle peut partager avec d’autres disciplines me paraît donc essentiel. Non pas par défaut de créativité ni par soumission à des modèles extérieurs, mais parce que je suis convaincu que la singularité de la musique a beaucoup à gagner dans l’échange fructueux avec d’autres activités, traversées comme elle par l’actualité contemporaine de la pensée. Alors opposer réflexion à spontanéité musicale ? Mon problème serait plutôt de canaliser une énergie musicale débordante, et cette réflexion m’aide précisément à la rendre “directe”, au sens où vous le suggérez. Toutes mes récentes pièces pour ensembles témoignent de cette situation. Dans Feed-back, Ritenuto ou encore Le bruit de la trace pour hautbois et ensemble, c’est souvent au travers d’un parcours contraint d’opérations que se révèle et émerge une énergie musicale dense et généreuse. Et au bout du compte, à l’audition, la trace que laisse l’écriture semble paradoxalement plus relever de l’ordre de la spontanéité.

Dans votre dernière partition écrite pour l'ensemble court-circuit et créée la saison dernière, vous affichez une grande liberté de style en intégrant à la fois "bruit", harmonies raffinées et harmonies/timbres. Comment vous positionnez-vous par rapport aux jeunes mouvements en vigueur ?

Je me garderais bien de revendiquer une affiliation exclusive de mon travail. Aussi surprenant que cela puisse paraître, mon répertoire d’analyse relève autant de partitions spectrales que de celles qui sont issues de la nouvelle complexité. Quant à ce que vous évoquez, je ne vois pas de “jeunes mouvements en vigueur” aujourd’hui, si ce n’est pour faire un coup tapageur dont la restriction et l’exclusivité du contenu n’ont pas beaucoup de sens. La saturation, que l’on veut nous faire prendre pour la nouvelle manne de l’avant-garde ? J’ai envie de convoquer Shakespeare pour vous répondre : « Beaucoup de bruit pour rien », le jazz et la pop en sont gorgés jusqu’à l’avoir banalisée. Et n’y voyez rien de personnel ici, beaucoup de ses protagonistes sont des amis proches ; j’espère qu’ils le resteront après avoir dit cela… Plus sérieusement, et bien loin de revendiquer une posture postmoderne dont je me sens très éloigné, j’avoue étouffer dans un environnement musical qui voudrait nous faire croire que la création musicale contemporaine se situerait soit dans l’avant-garde (qui peut encore s’en réclamer ?), soit chez les néoclassiques. L’essentiel, à mon sens, réside bien plus dans l’exigence et la capacité d’un compositeur à épuiser jusqu’au bout un projet musical qui soit cohérent et singulier. Alors arrêtons de fonctionner par prescriptions négatives ; les innombrables catégories musicales de l’écriture ne s’excluent pas, bien au contraire, c’est dans la rencontre de leurs contradictions que se déploie pour moi tout le moteur de l’écriture.

À propos de Crispy Grain, vous parlez de "flux rythmique continu". Pouvez-vous nous parler de l'organisation rythmique de cette pièce ?

Dans Crispy Grain, le rythme s’intègre dans le timbre, il en est une des dimensions. C’est en partant d’un geste instrumental complexe, qui mêle à la fois des changements de timbre et des aspects rythmiques très marqués que le projet de cette pièce s’est dessiné. La distribution rythmique des hauteurs dans le geste en question étant basée sur le principe de l’itération, c’est très rapidement l’aspect pulsé qui s’est imposé dans la pièce. Et l’électronique est venu renforcer cette caractéristique. J’ai en effet travaillé sur un granulateur qui échantillonne des petits grains de son du geste initial, pour les distribuer stratégiquement dans l’espace. Après le geste instrumental déjà évoqué, c’est ainsi l’espace lui-même qui devient pulsé.

Vous avez suivi le cursus d'informatique musicale de l'ircam et vous faites partie d'un génération décomplexée en ce qui concerne l'utilisation de l'électronique. Comment envisagez-vous la relation instruments- électronique dans votre musique ?

L’électronique, c’est avant tout une culture sonore qui élargit considérablement la palette de la lutherie traditionnelle. Sans nul doute, parce que notre génération a été imprégnée de musique populaire, elle a une disponibilité pour s’aventurer plus spontanément dans un tel champ sonore. Maintenant, il y a la question de la relation des instruments et de l’électronique. Je défends pour ma part l’idée d’un électronique qui serait le prolongement de l’instrument. C’est ici qu’intervient la relation à l’instrumentiste, qui est primordiale. Il faut que ce dernier est la sensation d’une extension radicale de son instrument, qui lui ouvre des portes à la fois gestuelles et sonores insoupçonnées. Et le temps réel, sans en faire une idéologie, permet notamment d’accéder à cette proximité. Jouer de l’interaction des deux médiums, révéler et amplifier des caractéristiques singulières d’un timbre instrumental, jusqu’à les dépasser dans un timbre électronique inédit, renverser ainsi le rapport de l’écriture, où l’électronique va à son tour suggérer une écriture instrumentale particulière, cette relation est particulièrement stimulante et riche de potentialités.

2007-2011 - Gilles Pouessel