En 1826, Goethe affirmait : « Toutes les époques de recul ou de dissolution sont subjectives, alors que les époques de progrès ont une direction objective. Notre temps est un temps de recul car il est subjectif », ou encore : « la maladie universelle du temps actuel est l’excès de retour sur soi-même »
On imagine facilement comment ces propos ont vu le jour en plein romantisme, mais on observe malheureusement qu’ils restent pertinents aujourd’hui encore. En plein règne des médias et dans une époque où, pour les paraphraser, le bling-bling fait rage, la subjectivité des jugements est aujourd’hui devenue monnaie courante et avec elle, « l’emballage » de l’œuvre plus important que son contenu. L’attitude n’est pas nouvelle certes, mais le problème s’accroît quand parler de son art de manière précise et objective devient presque indécent. Dès lors, on ne s’étonnera pas que les compositeurs, apeurés, tentent de justifier leur musique par n’importe quel moyen, allant parfois jusqu’à convoquer des disciplines ou des « artistes » racoleurs quand leurs œuvres, bien plus riches que les oripeaux dont elles se parent, se défendent très bien toutes seules.
On comprend aisément la stratégie du monde musical, qui, écrasé par la musique commerciale et stressé par l’obligation de résultat et de « performance » que lui imposent les tutelles, en arrive à cautionner sa production à l’aide de ce qu’il récuse. Au-delà des œuvres mal affublées que l’on veut faire « passer » coûte que coûte, pensons aussi aux leçons de musiques télévisuelles qui ne peuvent exister sans la présence des chanteurs commerciaux, prenons pour exemple les épreuves musicales du baccalauréat où les chansons de variété ont remplacé les œuvres dignes de ce nom. Il faut que le peuple adhère et comprenne, tout de suite, le temps d’un mandat. Position élitiste de programmateurs et de responsables politiques déboussolés qui croient le public et la jeunesse incapables d’apprécier objectivement la valeur d’une œuvre complexe et de jouir de sa beauté. Mais au bout du compte, c’est toujours « notre » musique qui perd : on préférera parler de l’emballage racoleur que de l’œuvre elle-même et la musique de variété présente sur l’écran ou dans les programmes scolaires apparaîtra comme la forme contemporaine de ce que fut la musique de Chopin ou de Schumann jouée rapidement sur le même plateau ou évoquée brièvement à l’école. Dérives d’un monde musical - et culturel - qui ne sait plus très bien s’il aime encore ce qu’il produit, la subjectivité et la peur l’ayant envahi.
Observons les œuvres comme le botaniste Goethe scrutait la nature et peut-être alors abandonnerons-nous les jugements hâtifs qui retardent la marche de la Connaissance et de l’Art.
Philippe Hurel
Archive Éditorial : 2008-09